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Conduire représente bien plus qu’un moyen de transport. Pour beaucoup de personnes, c’est un espace de liberté, un moyen de rester acteur de sa vie et de préserver des habitudes familières. Lorsqu’apparaissent une maladie d’Alzheimer ou une maladie apparentée, cette question devient rapidement sensible. Les proches s’inquiètent de la sécurité au volant, mais aussi de la responsabilité juridique et des conséquences financières en cas d’accident. Quant à la personne malade, elle vit souvent l’idée d’arrêter de conduire comme une perte injuste, parfois même comme une remise en cause de sa valeur ou de ses capacités.
Il est donc essentiel d’aborder ce sujet avec délicatesse, en s’appuyant sur les repères médicaux et les règles légales, mais aussi sur l’histoire, les émotions et le rythme de chacun.
Reconnaître les signes qui doivent alerter
Certaines difficultés au volant nécessitent une vigilance particulière : se tromper sur des trajets familiers, hésiter au milieu d’un carrefour, réagir plus lentement, brûler une priorité, rouler trop vite ou trop lentement, abîmer la voiture lors des manœuvres, ou encore se montrer irritable et convaincu que les autres conducteurs sont responsables.
Ces signes ne signifient pas qu’il faut arrêter immédiatement de conduire, mais indiquent qu’un avis médical devient nécessaire.
Le rôle du médecin traitant ou spécialiste : accompagner sans signaler
Le médecin généraliste ou le spécialiste peut recommander de limiter la conduite automobile, par exemple en évitant la nuit, les trajets complexes, les conditions météorologiques difficiles ou la conduite seul.
Il peut aussi recommander l’arrêt de la conduite, ce qui constitue un repère clair pour la personne et ses proches.
Cependant, le médecin reste tenu au secret professionnel : il ne peut ni avertir la préfecture, ni initier lui-même une convocation. Il doit en revanche orienter la personne vers un médecin agréé par la préfecture lorsque la sécurité routière semble compromise.
Le cadre légal : l’arrêté du 28 mars 2022
L’arrêté du 28 mars 2022 fixe les conditions d’aptitude médicale à la conduite pour les maladies d’Alzheimer et apparentées. Il impose un contrôle médical auprès d’un médecin agréé dès lors que la maladie affecte des capacités essentielles à la sécurité routière.
Cette obligation repose sur la personne malade elle-même. Ne pas réaliser ce contrôle lorsqu’il est requis revient juridiquement à conduire sans permis valide, avec les conséquences que cela implique : responsabilité engagée en cas d’accident, refus d’indemnisation, mise en cause par les assurances, amende.
L’échelle de Reichert : un référentiel obligatoire
L’arrêté impose l’utilisation de l’échelle de Reichert pour évaluer l’impact des troubles cognitifs sur la conduite.
Cette échelle examine l’attention, l’orientation, la mémoire, les capacités visuo-spatiales, la rapidité de traitement, le jugement et la capacité à gérer plusieurs informations simultanées.
Selon le niveau obtenu :
Niveaux 0 à 2 : une conduite limitée peut éventuellement être envisagée, avec prudence et réévaluation régulière.
Niveau 3 : incompatible avec la sécurité routière → inaptitude réglementaire à la conduite.
À ce stade, la conduite devient interdite. La personne doit consulter un médecin agréé, seul habilité à se prononcer officiellement.
Le contrôle médical auprès d’un médecin agréé
Le médecin agréé évalue les capacités cognitives, visuelles, motrices et les temps de réaction.
À l’issue de l’examen, il peut :
– autoriser la conduite (avec ou sans restriction) ;
– délivrer un permis à durée limitée ;
– prononcer une inaptitude temporaire ou définitive.
Sa décision s’impose à tous.
Accompagner l’arrêt de la conduite
L’arrêt de la conduite est rarement accepté immédiatement. Un arrêt progressif peut aider : trajets courts, conduite accompagnée, éviter certaines situations, bilan auprès d’un médecin de rééducation fonctionnelle, etc.
Quand la personne ne reconnaît pas ses difficultés, il peut être préférable de rendre la voiture temporairement indisponible, tout en maintenant un dialogue bienveillant.
Il est essentiel de proposer des alternatives : transports adaptés, taxis, navettes locales, accompagnement par les proches, aides départementales.
Sources :
Arrêté du 28 mars 2022 relatif aux modalités d’évaluation de l’aptitude à la conduite (annexe maladies neuro-évolutives, utilisation obligatoire de l’échelle de Reichert).
Code de la route, art. R.221-10 à R.221-14 (aptitude médicale à la conduite).
Code de la santé publique, art. R.4127-4 et R.4127-72 (secret médical et certificats).
Code pénal, art. 226-13 et 226-14 (secret professionnel et exceptions).
Nos conseils
L’arrêt de la conduite ne devrait jamais reposer uniquement sur les proches. La famille n’a pas à porter seule cette responsabilité difficile. Les équipes mémoire, les médecins, les psychologues, les travailleurs sociaux et les associations sont habitués à accompagner ces situations sensibles. Ils peuvent apporter un regard extérieur, évaluer objectivement la situation et aider à trouver des mots justes lorsque les échanges deviennent trop chargés émotionnellement.
Il est important de rappeler que renoncer à conduire n’est ni une sanction ni une remise en cause des capacités ou de la valeur de la personne. C’est avant tout une mesure de sécurité, prise pour protéger la personne elle-même, mais aussi les autres usagers de la route.
Dans bien des cas, il est nécessaire d’en parler plusieurs fois, avec douceur et sans brusquer. Certaines personnes ont besoin de temps pour entendre, comprendre puis accepter cette étape.
Laisser un espace de parole, écouter les résistances, reconnaître les peurs et les frustrations fait partie intégrante de l’accompagnement.
Une approche progressive, empathique et structurée aide à réduire les tensions. Elle permet de transformer un moment douloureux en une transition plus sereine, soutenue par un entourage présent et des professionnels qui peuvent proposer des solutions concrètes pour que la personne continue à se déplacer, à sortir, à rencontrer ses proches et à conserver une vie sociale active.